Marcel Proust et le train, de l’indicateur des chemins de fer aux voyages intérieurs

Enfant, il traverse la Beauce pour se rendre à Illiers, passe plusieurs étés sur la côte normande ou dans des stations thermales, découvre la Hollande, la Suisse, l’Italie et choisit Cabourg.

Cabourg pont dives

Né à Paris en 1871, Marcel Proust aimait se déplacer en train jusqu’à ce que sa santé l’en empêche dès 1914. Enfant, il traverse régulièrement la Beauce pour se rendre à Illiers - le fameux Combray dans l’œuvre du romancier- berceau de sa famille paternelle. Accompagné par sa mère, il passe plusieurs étés à Dieppe, Trouville, le Tréport ainsi qu’à Evian-les-Bains et Salies-de-Béarn (Pyrénées), station thermale à 12 h de Paris par trains rapides. Plus tard, il entreprend des voyages plus longs vers la Hollande, la Suisse et l’Italie.


CabourgObligé de restreindre ses trajets, il rêve de beaux voyages, les imagine, les couche sur le papier. Il aime consulter les guides touristiques et surtout l’indicateur des chemins de fer qu’il considère comme "le plus enivrant des romans d’amour". De 1907 à 1914, l’écrivain séjourne à Cabourg sept années de suite. C’est le dernier été où il prend le départ à la gare Saint-Lazare pour sa station favorite ; il reste ensuite à Paris ou dans les environs immédiats et poursuit l’écriture de son œuvre.


Le héros de À la recherche du temps perdu, emprunte à la gare parisienne "le beau train généreux d’une heure vingt-deux" pour rejoindre Balbec, station balnéaire imaginaire de Normandie qui ressemble à s’y méprendre à Cabourg : la plage, la jetée, le Grand Hôtel…


"Je ne pouvais sans que mon cœur palpitât lire, dans les réclames des Compagnies de chemin de fer, dans les annonces de voyages circulaires, l’heure de départ : elle me semblait inciser à un point précis de l’après-midi une savoureuse entaille …". (Extrait A l’ombre des jeunes filles en fleurs, tome 2).


Fin observateur des chemins de fer, Marcel Proust décrit ce qu’il voit mais surtout suit son inspiration pour créer d’autres lignes,


"Le petit chemin de fer d’intérêt local, faisant une boucle qui n’existait pas quand je l’avais pris avec ma grand’mère, passait maintenant à Doncières-la-Goupil, grande station d’où partaient des trains importants, et notamment l’express par lequel j’étais venu voir Saint-Loup… Le petit chemin de fer n’était pas encore là, mais on voyait, oisif et lent, le panache de fumée qu’il avait laissé en route…". (Extrait Sodome et Gomorrhe, tome 3).


Cabourg stationL’écrivain peut dès lors bâtir son réseau fictif :


"On l’appelait tantôt le Tortillard à cause de ses nombreux détours, le Tacot parce qu’il n’avançait pas, le Transatlantique à cause d’une effroyable sirène… Le Decauville et le Funi… le B.A.G. parce qu’il allait de Balbec à Grallevast en passant par Angerville, le Tram et le T.S.N. parce qu’il faisait partie de la ligne des tramways du sud de la Normandie. Je m’installai dans un wagon où j’étais seul." (Extrait  Sodome et Gomorrhe, tome 3).


Selon Yves Baudelle, Professeur des Universités à Lille-III, le thème du train est diffus et disséminé et revient 150 fois au long des 4000 pages de La Recherche, somme des sept romans écrits de 1906 à 1922. Les allusions sont souvent fortes et les évocations poétiques sur des itinéraires en définitive incertains.


Si Marcel Proust ne recherche pas l’exactitude documentaire, le voyage en chemin de fer tient un rôle initiatique dans son œuvre. Métaphore du temps qui passe, il est une expérience à la fois intellectuelle et sensible.

 

Orientations bibliographiques :


- Écritures du chemin de fer : actes de la journée scientifique organisée en Sorbonne le 11 mai 1996 / par l'Association pour l'histoire des chemins de fer en France et par le Groupe de recherche sur la littérature des voyages ; textes réunis et éd. par François Moureau et Marie-Noëlle Polino, Paris : Klincksieck, 1997, 160 p. (Littérature des voyages ; 15). Articles de Florence Godeau et d’Yves Baudelle. Cote fonds cheminot : Tb95

- Voyager avec Marcel Proust : mille et un voyages / textes choisis par Anne Borrel. [Paris] : "La Quinzaine littéraire"- Louis Vuitton, 1994, 375 p. (Voyager avec...). Cote fonds cheminot : Tb53

- Stations balnéaires et thermales : Normandie, Bretagne / Compagnie des chemins de fer de l'Ouest, Paris : F. et M. Moreau, 76 p. s.d. [ca 1900]. Cote fonds cheminot : Y323
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