L’apprentissage dans les ateliers et dépôts (1920-1930)

Dans le sillage des Journées européennes du Patrimoine 2020 organisées sur le thème « Patrimoine et éducation : apprendre pour la vie ! », découvrons comment un jeune tenté par les métiers du chemin de fer entrait en apprentissage.

Dès les débuts du chemin de fer, les anciennes compagnies ferroviaires connurent des difficultés pour recruter et retenir une main d’œuvre suffisamment qualifiée. Les métiers du rail -de la construction à l’exploitation- nécessitaient de solides connaissances à la fois pratiques et théoriques. De fait, chaque compagnie organisa ses propres conditions d’apprentissage.

En 1848, deux ans après l’inauguration de la liaison Paris-Lille, la Compagnie du Chemin de fer du Nord comptait déjà 26 contremaîtres et ouvriers, 998 ouvriers d’art de tous les corps de métiers, 254 manœuvres et 64 apprentis au dépôt de La Chapelle[1]. Sur la ligne de Paris à Strasbourg, l’Atelier d’Epernay fut l’un des premiers à délivrer un enseignement adapté aux jeunes recrues.

 

Apprentis de première année dans l'atelier de menuiserie,1920, CCGPF Fonds cheminot

 

Près d’un siècle plus tard, en 1931, le Réseau du Nord possédait quatre centres d’apprentissage pour le Service du matériel et de la traction (Aulnoye, Hellemmes, Lens, Tergnier) et deux pour le Service de la voie (Ermont et Moulin-Neuf). En outre, les cours professionnels dispensés depuis 1882 à La Chapelle permettaient à certains jeunes « d ’accéder rapidement à des fonctions de dirigeants dans les cadres moyens »[2]. Les élèves occupaient des locaux distincts comme à Tergnier ou se répartissaient dans un atelier pour exercer des tâches précises. Dans l’atelier des voitures d’Hellemmes ou celui de Saintes, ils s’exerçaient aux travaux de menuiserie et de ferrage des wagons[3].

D’une manière générale, la formation d’un ouvrier qualifié durait trois ans et comprenait des cours théoriques (compléments d’instruction générale et scientifique, dessin), des cours pratiques avec des travaux d’atelier et des cours d’éducation physique. L’ancien apprenti devenu ouvrier avait la possibilité de compléter ultérieurement sa formation initiale.

 

Leçon de technologie à l’atelier du dépôt de Vitry, 1931

 

Vers 1930, le réseau du Paris à Orléans proposait différents lieux de formation répartis sur l’ensemble du réseau, les apprentis avaient la possibilité de se former dans trois grands ateliers de locomotives, seize dépôts et huit ateliers d’entretien de voitures et wagons[4]. Les ateliers de Tours et Périgueux formaient des ajusteurs-monteurs de locomotives et un certain nombre d’ouvriers spécialisés : chaudronniers, forgerons, tourneurs, modeleurs, mouleurs, électriciens. Ceux qui avaient suivi la formation d’ajusteur-monteur, pouvaient accéder au métier de mécanicien et conducteur de locomotives.

Le recrutement se faisait localement et le plus souvent, parmi les fils des agents. Le nombre de places en apprentissage évoluait en fonction des besoins.

Apprentis de première année dans l'atelier d'ajustage, 1920

Tous les ans, la Compagnie du Paris à Orléans organisait un concours réservé aux jeunes de 14 à 17 ans qui vérifiait les aptitudes et les connaissances de base du candidat[5]. L’admission était subordonnée au résultat satisfaisant de la visite médicale et à la possibilité pour le jeune homme de rentrer chez lui chaque soir ou d’être logé à proximité du lieu de formation. Les parents signaient ensuite le contrat d’apprentissage qui engageait leur enfant mineur pour trois ans.

 

Réparation d'un wagon. Atelier de Juvisy, 1931 

Réparation d'une voiture. Atelier de Périgueux, 1931    
 « On était souvent cheminot de père en fils… C’était l’emploi assuré pour les enfants de cheminots sortant de l’école d’apprentissage »[6].     

L’amplitude journalière ne pouvait pas dépasser dix heures, l’apprenti recevait une petite rémunération établie en fonction de l’ancienneté et des résultats obtenus . Devant lui s’ouvrait une carrière au chemin de fer.

 

L’exemple modèle de la Compagnie du Paris à Orléans

La Compagnie du Paris à Orléans prit différentes mesures afin de favoriser le recrutement de ses apprentis. Des cours destinés aux adultes furent organisés dans plusieurs villes et des cours par correspondance proposés pour les futurs cadres (chefs-mécaniciens et contremaîtres)[8]. Un mensuel écrit par et pour les jeunes recrues fut créé sous le titre L’Apprenti P.O. Publiée de 1920 à 1937, la revue est riche d’enseignements et nous éclaire un peu plus sur ces 1200 jeunes entrés en formation à la compagnie du Paris-Orléans[9].

 

Une prise en charge bien rodée

L’intégration du jeune apprenti implique l’investissement d’une grande partie du personnel :

« Chefs spécialisés, instructeurs théoriques et pratiques, vétérans du métier mis entièrement à votre disposition, cours réguliers destinés à vous perfectionner, aussi bien dans vos études professionnelles que dans votre instruction générale, tout est là pour vous préparer une existence intelligente et utile.[10]»

Les débutants de première année effectuent pendant six mois des exercices progressifs d’ajustage. Ensuite, ils s’orientent vers l’une des cinq spécialités : ajustage, machines-outils, montage, forge, chaudronnerie et participent de la réparation des locomotives à vapeur[11].

 

Apprentis dans l'atelier de forge, 1925

Apprentis au travail dans l'atelier de montage, Tours, 1925


Les jeunes approfondissent la théorie et la pratique et complètent cet enseignement par des sorties instructives[12]. L’apprenti doit maîtriser un savoir-faire, connaître les techniques ferroviaires, les innovations récentes et se tenir au courant de l’actualité ferroviaire en France et à l’étranger, autant de sujets qu’il peut suivre dans la revue.

 

Wagon d'instruction de la Compagnie du PO, 1922

 

Intrieur du wagon d'instruction, 1931

Le wagon d’instruction de la Compagnie du Paris à Orléans se transformait selon les besoins en salle de cours ou en laboratoire de mécanique appliquée.
Il stationnait quelques jours dans les principaux centres ferroviaires du réseau.

 

Savoir- faire et « savoir être » : façonner un apprenti modèle ?

 L’Apprenti P.O. donne des conseils pour acquérir les méthodes de travail les plus efficaces. Le jeune garçon se divertit après les cours mais doit éviter les « lieux de tentation » comme le bistrot. Des bibliothèques sont à sa disposition soit au total 3000 volumes. On encourage la pratique du chant ou d’un instrument de musique. On incite les jeunes à s’occuper sainement. Les apprentis peuvent facilement obtenir des graines, des oignons et quelques petits arbustes grâce à la Compagnie.

« On est amené à constater que ce sont précisément ceux qui lisent, les meilleurs et les premiers de leur établissement. [13] »
« Bien parler, c’est exprimer clairement sa pensée, c’est savoir employer le mot qui convient pour telle ou telle désignation … Travaillez avec méthode … Lisez bien et vous parlerez bien … la langue est l’outil de la pensée.[14]»

Recueil de chants de l'apprenti Sncf. Région Est. 1941. Cote :  H231

« Pendant que nous jouerons du violon, de la clarinette ou du piston, nous ne penserons pas à aller ... au café, ni à médire de nos voisins.[15]»

 

« Le jardin, c’est une image réelle de leur vie réglée et laborieuse : l’effort s’y traduit par des résultats immédiats et tangibles.[16] »

 

 

 

Comme le jardinage, le sport permet de profiter du grand air et les deux séances d’éducation physique font partie intégrante de la formation de tout apprenti. La méthode de Georges Hébert basée sur l’observation de la nature et la recherche de la résistance se développe au sein des centres d‘apprentissage. Que ce soit en gymnastique, en athlétisme, en culture physique, en football ou en rugby, les apprentis les plus performants se distinguent et les pages égrènent les résultats et le classement des différentes équipes.

 

L’athlétisme à la une de L'Apprenti PO. Août 1922

 

Les jardins d’apprentis à Bordeaux à la une de L'Apprenti PO. Juillet 1924

 

La fierté d’appartenir au Chemin de fer

L’apprentissage constitue une opportunité pour les jeunes garçons d’origine modeste d’entrer au chemin de fer, de suivre une filière privilégiée pour exercer plus tard un emploi stable. Les candidats sont nombreux et les élus beaucoup moins.

« Soyez fier d’appartenir à notre réseau : cette année, 3000 postulants ont fait des demandes pour entrer dans notre organisation. Après l’examen, 400 à peine, ont été retenus … Vous êtes donc entre des milliers, un groupe de choix ! Vous entrez, d’autres sortent après avoir accompli leurs trois ans d’apprentissage.[17] »

À partir d’avril 1921, quatre surintendantes de la Compagnie du Paris à Orléans surveillent la bonne santé morale et physique des apprentis. Au-delà de l’instruction proprement dite, elles donnent des conseils pratiques concernant la vie quotidienne (vêtements spéciaux pour le travail, équilibre des repas, propreté).

Appartenir à la Compagnie, c’est suivre les règles qu’elle impose, c’est aussi recevoir sa protection et son soutien ; les exemples de solidarité entre apprentis ne manquent pas. L’Apprenti P.O contribue à entretenir une saine émulation entre les jeunes recrues. En effet, chaque année, les différents centres d’apprentissage du réseau envoient à Tours et à Périgueux leurs meilleurs apprentis pour participer à un concours général. Pour récompenser les plus méritants, des séjours sur la presqu’île de Quiberon sont organisés[18].

En 1934, le mensuel change de nom pour devenir L’Apprenti PO-Midi [19]. Il paraît jusqu’en 1937, année de la création de la Sncf. Rédigé par et pour les apprentis[20], il visait moins à renforcer un quelconque savoir-faire qu’à unir les membres d’une même corporation[21], un objectif que suit naturellement, pour la toute jeune Sncf, l’hebdomadaire Notre Métier  rebaptisé La Vie du rail en 1952.

 
Notes

[1] Les cahiers de l'Institut d’histoire sociale, Spécial Apprentis, n° 40-41, Patrick Chamaret (dir.) Montreuil, IHS CGT Cheminots, p. 9. Cote : K171.

[2] Compagnie du Chemin de fer du Nord, Enseignement technique. Œuvres sociales, 1931. Cote : K162

[3] Voir le numéro spécial d’Historail intitulé « Le temps des apprentis », n°3, septembre 2007. Cote : P HIS

[4] Chemin de fer de Paris à Orléans, Exposition coloniale 1931 : enseignement technique. L’enseignement professionnel à la Compagnie d’Orléans, 1931, p.1. Cote : K106

[5] Le niveau du concours s’avérait légèrement supérieur à celui du certificat d’études primaires.

[6] Groupe archives Quatre-Mares. Saint-Etienne-du-Rouvray, Les ateliers de Quatre-Mares : huit décennies au service de la réparation des locomotives, Paris, la Vie du rail, p.273. Cote : M2

[7] De l'ordre de 0,50 fr à 2 fr. par jour.

[8] La Nature, n°2516, 24 juin 1922, p.391. Cote : P LAN

[9] En 1923, M. Huc, inspecteur chargé des œuvres sociales de la Cie recense 1200 élèves répartis sur 40 centres d’instruction (Fête des Œuvres sociales du P.O. tenue le 16 décembre 1923).

[10] L’Apprenti P.O.  n°20, octobre 1921, p.3. Cote : P APP

[11] L’Apprenti P.O. n°21, novembre 1921, p.8.

[12] Les apprentis du dépôt de Paris suivent tous les ans les progrès de la mécanique et de l’électricité sur les stands industriels de la Foire de Paris. Chaque visite fait l’objet d’un compte-rendu détaillé.

[13] L’Apprenti P.O. n°41, juin 1931, p.13.

[14] L’Apprenti P.O. n°29, juillet 1922, p 3.

[15] Ibid.

[16] L’Apprenti P.O. n°53, juillet 1924, p.5.

[17] L’Apprenti P.O. n°20, octobre 1921, p.8.

[18] Voir l'article dans la rubrique Aiguillage  : Quiberon : du camp de vacances de 1925 au village-vacances d’Ar Marc’h Du

[19] Date de la fusion entre la Compagnie du Paris à Orléans et celle du Midi.

[20] La direction de L’Apprenti P.O. fut assurée par L.-J. Chouard (1865-1927), professeur, journaliste, romancier (sous le pseudonyme de Pierre Vernou). La formation et l’éducation des apprentis de la compagnie du Paris à Orléans lui furent confiées de 1917 à 1927.

[21] Une association amicale regroupe les anciens apprentis du réseau.